The Bull Calf

Reviews of Fiction, Poetry, and Literary Criticism

Amour, que veux-tu faire? by Suzanne Jacob

Compte-rendu critique par Jocelyne Kilpatrick

Suzanne Jacob

Amour, que veux-tu faire? Boreal, 2010.

92 pp.

17,95$

Dans le monde de Suzanne Jacob, on trouve des images simples puisées dans la nature: l’eau, le ciel, le soleil... Elle nous présente une vie quotidienne et simple, dans une maison tranquille, avec des lessives à faire, de la poésie sur la table, et un amoureux – un peu distant peut-être mais à l’écoute:

Un homme aussi passe juste entre la rue et la brume

son col est ouvert et sa nuque demande,

est-ce lui, est-il celui qui est l’âme et la sœur? (27)

 Pourtant, il est impossible de se sentir à l’aise au sein de ce monde tranquille. Les images de calme sont interrompues par des moments d’une violence choquante qui nous forcent, nous lecteurs, à changer notre façon de percevoir le monde qui nous entoure : «Une fois trahie, vendue, liquidée ma parole, / je saigne nos bêtes» (12). En nous imposant cette violence, Suzanne Jacob requiert notre attention et c’est par ce biais que nous commençons à interroger notre vie et notre existence. En effet, dans la solitude de notre condition, l’isolement d’une vie tranquille ne semble pas fournir de réponse à nos crises existentielles ; le besoin des autres se fait alors sentir pour retrouver notre chemin. Car, comme l’annonce si bien le titre, la quête que se propose de mener Suzanne Jacob dans ce recueil n’a rien d’individuelle mais se fait nécessairement en tandem : Amour, que veux-tu faire?

La poésie de Suzanne Jacob se déploie en posant ce genre de question qui commence dans le réel et s’élève vers l’abstrait. Au fil de ce mouvement conscient, le monde de la vie quotidienne se fond au monde de la poésie, effaçant la frontière qui les sépare :

QUAND MÊME J’HÉSITE au seuil des vitres

le linge est vide et la page est perdue (65)

En passant de l’image du linge vide à celle de la page perdue au sein d’un même vers, Suzanne Jacob nous offre à voir leurs similitudes. Au-delà de leur différence matérielle, c’est au niveau de « l’être » que se crée une relation d’égalité entre les deux entités. On ne se situe plus alors dans le monde réel, mais dans le monde abstrait, là où linge et page sont réunis par le manque qui les afflige et qui reflète, peut-être, la condition de l’auteure, prolongeant ainsi son hésitation exprimée au vers précédent, « Quand même j’hésite... ».

Ainsi, tout en mêlant monde matériel et monde abstrait, la voix de Suzanne Jacob fait souvent écho à son propre sentiment d’isolement. Froidement imprimées sur la page, ses questions n’apportent guère le confort d’une réponse, à l’image du dernier vers de ce poème, sans destinataire précis :

Doit-on rester la statue qu’on devient

Quand on nous lance à bout de bras?

Doit-on rester comme on est tombé debout,

Comme on est tombé couché (…)

Amour, que veux-tu faire? (9)

Cet « Amour » qui n’est peut-être même pas présent ne serait alors que la personnification des sentiments de l’auteure ou, plus justement, d’une voix qui trouve dans la solitude une manière d’unifier les différents aspects de sa poésie : la maison simple et tranquille, les moments de violence peut-être exagérés qui débouchent néanmoins sur une certaine excitation, la mélancolie et les crises existentielles qui s’en suivent, et le refuge dans un monde d’idées qui offre un confort solitaire. Dans un passage particulièrement révélateur de ce sentiment, Jacob écrit :

Il n’y a que l’absence

qui soit un territoire assez vaste

pour la durée

à laquelle nous pensons (56)

En se limitant à de telles réflexions nihilistes, on pourrait aisément qualifier la poésie de Suzanne Jacob de noire et pessimiste, ce qui est en effet le cas sous certains aspects. Toutefois, l’usage répété des pronoms pluriels « nous » et « on » nous mène à penser que d’autres sont invités à prendre part à ses remarques personnelles. Si elle insiste sur son propre isolement, elle l’associe à un sentiment universellement partagé : « à laquelle nous pensons » (nous soulignons).

 C’est la partie intitulée « Ils ont été nombreux à répondre » qui m’apparaît comme la plus réussie. (Les treize textes qui font partie de cette section ont déjà paru sous une forme différente, dans la revue Estuaire en 2006 et lui ont valu le prix Félix-Antoine-Savard de la poésie 2007.) Dans ces poèmes, l’interconnexion des idées nous transporte au-delà de la solitude personnelle de l’auteure. Phrases et motifs se répètent de texte en texte, comme « la phrase qui ne serait pas notre tombe à creuser » (62, 64, 69), et chaque poème semble commencer là où l’autre s’est achevé. Ainsi, le neuvième poème de cette partie se conclut par les vers « la porte étroite / de l’océan » tandis que « Si c’est la nuit, là-bas, dans l’océan… » (72) ouvre le suivant. Enfin, les idées se déploient de vers en vers de manière plus unifiée…

Le regard n’embrasse pas l’œil

l’écoute n’entend rien à l’oreille

ou encore

l’œil n’embrasse rien du regard

l’oreille n’entend rien de l’écoute (68) 

… là où les premiers poèmes du recueil offrent des images déconnectées les unes des autres :

Nous regardons tourner les draps

dans les séchoirs,

nous ne sommes pas du romarin,

ni des églantiers, ni du bois noyé,

nous ne sommes pas du bouclier… (21)

Au flot erratique de ses pensées – technique récurrente pour exprimer sa solitude dans les premiers poèmes – Suzanne Jacob préfère par la suite le contraste entre des idées interconnectées et son propre isolement. Moins énigmatiques au premier abord, les poèmes en deviennent plus agréables à lire et, surtout, à méditer. Car si le recueil entier mérite d’être lu, la partie finale mérite, elle, d’être appréciée lentement tout en méditant sur notre propre solitude. 

 

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At press time: Jocelyne Kilpatrick is a second year Master's Student at McGill University in the Department of English. Her dominant interest is understanding the relation between poetry and communication. At the moment she is working on a research paper that compares the poetry of Leonard Cohen with the theories of Marshall McLuhan and Northrop Frye. Her background is in modern languages and literatures and philosophy.

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