The Bull Calf

Reviews of Fiction, Poetry, and Literary Criticism

Le seul instant de Robert Lalonde

Compte-rendu critique de Xavier Jacob

Robert Lalonde

Le seul instant. Éditions du Boréal, 2011.

120 p.

17,95 $

Paru récemment aux éditions du Boréal, Le seul instant se présente comme un furtif coup d’œil dans l’atelier littéraire de Robert Lalonde. À mi-chemin entre le carnet d’écriture et le journal intime, mélangeant (entre autres) observations sur la nature, citations d’auteurs d’horizons variés, souvenirs divers, et réflexions sur l’acte d’écriture et la lecture, il a été écrit au cours d’un été à Sainte-Cécile-de-Milton.

« Si je lâche la plume, tout s’arrête : je ne suis vivant que lorsque je suis témoin. Et je ne suis témoin qu’en écrivant » (67). Le seul instant est tout entier traversé par cette volonté qui dépasse la sphère esthétique, cet impératif éthique de regarder (vraiment) le réel, d’en percevoir l’« énigme merveilleuse » (18), d’en faire partie tout autant qu’en être l’écrivain. Pour y parvenir, Lalonde, moins didactique que « passeur de sagesse », nous indique qu’il faut saisir « le seul instant », « qui oblige à sortir de soi, […] cette courte illumination qui fait s’ouvrir l’œil, frissonner la nuque, trembler nos certitudes et nous amène à douter de notre âge » (17-18). Cette « [i]llumination brève » (60) – moment de révélation religieuse plus près de l’éclair de lucidité du satori zen que de la béatitude chrétienne –, on ne peut l’accomplir que par l’exercice assidu du « regard extasié » (19). Toutefois, « pas de tranquillité » (108) dans ce regard; il ne faut pas le confondre avec une quelconque activité de plate contemplation, un état de passivité végétative. Car « à partir du moment où l’on regarde, où l’on voit, plus rien ne va de soi, tout est infiniment compliqué, complexe, composé, emmêlé, enchevêtré, inextricable » (108). Pour Lalonde, le regard est même plus qu’un exercice : c’est une « nécessité de voir » (58) existentielle et ardue, un véritable devoir de l’être. « Voir ou périr » (58), donc, selon les mots de Teilhard du Chardin.

Regarder est une nécessité, mais écrire l’est tout autant. Chez Lalonde, ce sont les deux faces d’une même pièce, de la même exigence d’habiter le réel. En ce sens, Le seul instant peut se lire comme une incursion dans le laboratoire de l’écriture de Lalonde. Une écriture cruciale et souvent laborieuse, exigeante : « L’encre a besoin de couler, comme le sang d’une blessure, pour éviter l’abcès » (67). Le seul instant est également le lieu d’une réflexion sur ce qu’est un écrivain, ce « scribouilleur » (19) sans prétention. Il est d’abord l’écho des autres écrivains, leur nouvelle voix, tel le moqueur polyglotte « psalmodiant toutes les langues à la fois » (20). Il est hanté et propulsé par « l’indicible », « l’impossibilité de dire » (107). Il est un catalyseur d’humanité, « un multiplicateur de l’homme, une puissance d’accroissement de l’homme » (57). « Se sentir étranger est l’une des conditions de l’écriture » (108) : l’écrivain est donc un « guetteur, un pisteur, un espion et un mouchard » (68). Il observe son univers, en traduit à sa manière les soubresauts, comprend qu’« il faut dire ce qu’on a vu, entendu, saisi » (109). De là l’importance de ce regard comme attention sincère et inquiète au monde l’entourant.

Si Lalonde nous parle d’écriture, il nous parle aussi (et peut-être surtout) de lecture, de ses lectures. Ces dernières sont fort variées : littéraires et philosophiques principalement, mais également scientifiques (Stephen Hawking et Stephen Jay Gould). Étant donné la nature du projet de Lalonde, une bonne partie de ses lectures sont attendues et relèvent parfois même du lieu commun. Je pense à Pierre Morency, dont « l’œil américain » (12) est mentionné dès les premières pages du livre et qu’il fallait bien voir apparaître, tant son rapport à la nature s’apparente à celui de Lalonde (et tant il y a d’oiseaux mentionnés en si peu de pages) ; je pense aussi aux Rousseau, Teilhard de Chardin, Thoreau… D’autres lectures sont moins prévisibles (le pessimiste Schopenhauer, notamment), sans être totalement imprévues. Humble lecteur plus que narcissique auteur, Lalonde laisse énormément de place aux mots des autres. Trop de place, peut-être ? Par moments oui, au point où l’on se demande si, à force d’emprunter aux autres et de leur rendre hommage, la voix de Lalonde n’en vient pas à s’effacer, à perdre de sa singularité et de sa force. L’humilité frôle parfois la docilité, ce qui peut agacer ; dans un texte si court, submerger son lecteur de citations révérencieuses peut mener à l’étouffement d’une voix unique. C’est bien dommage, car Lalonde est tout à fait capable d’élaborer des réflexions éloquentes et originales, de tisser des liens inusités.

Texte hybride, à la fois « pensées éparses et sans suite » (109), recueil de saynètes mi-amusantes mi-amères sur la nature, plaidoyer pour une autre façon de traverser les paysages du réel, anthologie de souvenirs chers à l’auteur, petite galerie d’art (les œuvres de l’auteur vont de la jolie esquisse fauviste au crayonnage kitsch), Le seul instant est parfois trop humble devant ses pairs et ses prédécesseurs. Il n’en est pas moins un livre stimulant, rempli d’érudition et de sagesse, tout entier tourné vers la fraternité, voire la communion – celle des hommes entre eux, des hommes et des livres, des hommes et du mystère du monde.

 

 

Au moment de mettre sous presse: Après avoir complété un baccalauréat en études françaises à l’Université de Montréal, Xavier Jacob a déposé à la même université un mémoire de maîtrise en 2010, intitulé Figures de la filiation littéraire dans Bourlinguer de Blaise Cendrars. Il a entrepris ses études doctorales à l’Université McGill à l’automne 2011, dont les recherches portent sur la question du minimalisme dans la poésie et le roman québécois contemporains.

 

 

Click here to return to the current issue

AddThis Social Bookmark Button  

 

Subscribe To Our Site

Like Our Logo?

Contact the artist, Dave Knox: dave@daveknoxart.ca

or visit his website, www.daveknoxart.ca

Share on Facebook

Share on Facebook

Follow Us

Publishers in this Issue

Visitors Since 1/1/11

Newest Members