The Bull Calf

Reviews of Fiction, Poetry, and Literary Criticism

L'orangeraie de Larry Tremblay

Compte-rendu critique de Marie-Claude Béland

Larry Tremblay

L'orangeraie. Éditions Alto, 2013.

160 p.

20,95 $

L'orangeraie est le cinquième roman de Larry Tremblay, par ailleurs poète, essayiste et dramaturge de renom. Paru chez Alto en 2013 et lauréat du Prix des libraires en 2014, le roman reprend les thèmes explorés dans sa pièce Cantate de guerre (2011) : la fragilité de l'enfance en temps de guerre, la transmission de la haine, le pouvoir des mots pour perpétuer les conflits.

Le roman se déroule en trois parties, intitulées Amed, Aziz et Sony, les trois noms que porte le personnage principal au fil du récit. La première partie s'ouvre brutalement sur la mort, dans un bombardement ennemi, des grands-parents d'Amed et d'Aziz, frères jumeaux de neuf ans. Dans un vocabulaire simple et d'une beauté cruelle, Tremblay raconte comment un chef local convainc leur père, par une logique pernicieuse teintée de chantage spirituel, de choisir l'un de ses fils pour aller se faire exploser dans le camp ennemi. Le choix du père est toutefois renversé par les jumeaux, qui échangent leur rôle à la demande de leur mère et à l'insu de tous les autres. Amed devient Aziz, celui qui reste, et Aziz devient Amed, celui qui part.

Cette première partie est marquée par des motifs récurrents, parmi lesquels la voix et le discours tiennent une place prépondérante. La voix y est surtout vecteur de mensonge. Le chef local Soulayed parle plus et plus longtemps que n'importe quel autre personnage, mais tout ce qu'il énonce comme des vérités ou des sentences se révèle faux par la suite. Amed entend des voix qu'il sait être de l'ordre du mirage, mais qu'il ne peut faire taire. Son père, de nature avare de paroles, répète à ses fils les longs discours de Soulayed, comme pour se justifier de sacrifier la jeunesse pour venger la mort de la vieillesse. La mère des garçons ment à tout le monde pour essayer de sauver l'un de ses fils, et ne prononce la déchirante vérité que dans une prière silencieuse. Le point de vue narratif dominant de cette première partie est celui des deux frères, des enfants qui prennent le monde comme il vient, sans le remettre en question. Le lecteur pénètre ainsi dans ce tissu de mensonge comme dans une fable, posée dans un ailleurs qui pourrait être partout.

La deuxième partie du récit se déroule à Montréal, onze ans plus tard. Amed devenu Aziz est maintenant étudiant en théâtre et son professeur souhaite le voir interpréter le rôle de Sony, un enfant victime de la guerre. Tremblay s'insère en filigrane dans le récit, sous les traits du professeur d'Amed, reprenant en miroir sa Cantate de guerre. Devant l'insistance et l'incompréhension du Québécois, Amed raconte le reste de son histoire, de son point de vue d’homme maintenant sorti de la haine séculaire qui déchire les siens. Le récit se rapproche alors des référents du lecteur québécois et adopte un point de vue narratif adulte, plutôt qu'enfantin, dissipant quelque peu la poésie de la première partie. Amed raconte à son professeur la fin de sa vie dans son pays, l'éclatement des mensonges de tous : le sien et celui de sa mère, puis celui de Soulayed, le plus monstrueux de tous, dont les mots « [explosent] dans l’air comme des petites bombes fragiles qui laissaient derrière elles des traînées de silence ». Les paroles, autant que les attentats, font des victimes.

La dernière partie, longue de quelques pages seulement, s’intitule « Sony », du nom du personnage créé par le professeur québécois qui ne peut pas comprendre la guerre, et finalement incarné par l'ancien enfant qui l'a trop bien connue. Le récit se clôt sur une dernière reprise, plus sereine, du thème de la parole. Pour conclure la pièce (et le roman), Amed/Sony s'adresse au personnage de soldat meurtrier de ses parents : « Je te parle avec de la paix dans ma bouche. Je te parle avec de la paix dans mes mots, dans mes phrases. Je te parle avec une voix qui a sept ans, neuf ans, vingt ans, mille ans. L’entends-tu? ». Le lecteur prend pour lui ces paroles, comme le spectateur qu’on imagine en creux dans cette fin dramaturgique.

 

Marie-Claude Béland est titulaire d'un baccalauréat en études littéraires de l'Université Laval et d'une maîtrise en traduction de l'Université de Montréal. Ses études et son travail de traductrice l'ont menée à porter un intérêt particulier au phénomène du bilinguisme et au dialogue entre le français et l'anglais à Montréal.

 

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