The Bull Calf

Reviews of Fiction, Poetry, and Literary Criticism

Les Amazones de Josée Marcotte

Compte-rendu critique de Catherine Bond

Josée Marcotte

Les Amazones. L'instant même, 2012.

94 p.

14,95 $

Le premier roman publié par Josée Marcotte se présente comme un roman singulier qui met à l’épreuve certaines de nos habitudes de lecture. Il est construit en quarante-sept chapitres qui portent chacun le nom d’une amazone, du passé ou du présent de la narration, à la manière des narrats d’Antoine Volodine. Chaque chapitre raconte ainsi un fragment de vie d’une figure différente. Mais qui sont ces Amazones? Tout d’abord, ce sont des guerrières issues d’un univers « post-capitaliste » qui combattent les hommes afin de « régner seules sur la terre » (9). Ayant trouvé le moyen de se reproduire à partir du sol, elles peuvent créer de nouvelles combattantes sans l’intervention des hommes. Elles doivent répéter sans cesse des fragments du babil, dont font partie les enseignements de Psychéra, l’une des mères fondatrices du régime autarcique auquel les Amazones appartiennent. Toute forme d’écriture leur est interdite.

Toutefois, après des siècles de guerre, cette société matriarcale est sur le point de s’éteindre à la suite d’une révolte contre les dirigeantes. Ces dernières gouvernant de manière tyrannique, trois femmes, Marie, Bérénice et Lizgoth, ont choisi de prendre le pouvoir à leur place afin de se rapprocher des hommes. À cette fin, elles ont comploté avec Nourty, la guérisseuse du camp, afin de stériliser le sol à partir duquel elles se reproduisaient, ce qui obligerait les femmes à aller à la rencontre des hommes. Au moment de la révolte, Morphale et Tirésia, la narratrice, s’enfuient et se cachent dans une caverne. Tirésia tente de reconstituer les événements qui ont conduit les femmes à se révolter : elle cherche à faire l’« inventaire de [leur] mémoire » (9). Dans le dernier chapitre, où la narratrice prend le nom du célèbre devin de Thèbes Tirésias, celle-ci en arrive à la conclusion que le régime totalitaire auquel Morphale et elle appartenaient les a aveuglées : elles n’avaient plus de libertés, mais elles ne le réalisaient pas. Les femmes ont fini par « recré[er] […] le jeu de pouvoir des hommes » (90). Les deux survivantes choisissent donc d’aller à la rencontre des hommes, « conscientes et consentantes » (90), afin d’éventuellement construire une société égalitaire où « la femme est l’égale de l’homme » (90).

Bien que la lecture de ce petit roman se fasse aisément, notamment grâce à la simplicité de la prose de Marcotte, le déchiffrage du sens se bute à une matière narrative dense, mise sous le signe de la pluralité. En effet, cette dernière s’exprime tant dans la forme fragmentée de l’ouvrage que dans les références mythologiques et littéraires qui y abondent. De plus, l’amalgame des deux sexes, dans la figure même de l’Amazone ainsi que dans la rencontre avec l’Autre, font poindre à l’horizon l’espoir d’une société égalitaire.

Dès le titre, le lecteur s’attend à de nombreuses références mythologiques : il ne sera pas déçu. Outre la réécriture du mythe des Amazones, le roman reprend de nombreuses figures historiques ou mythiques de femmes fortes, telles Cléopâtre (dont le nom est réduit à « Cléo »), Artémis (devenue « Artémise ») et les Parques, ces femmes qui contrôlent la destinée de tous les humains. De la même manière, Marcotte fait d’innombrables emprunts à des textes provenant de différents horizons littéraires, d’Arthur Rimbaud à Boris Vian. Les femmes fortes « classiques » côtoient ainsi des figures tirées d’univers plus récents, telle « Big Sister », entité omnisciente inspirée de 1984 de George Orwell. Toutes ces références enrichissent le texte à la manière d’une forme de sténographie narrative. En effet, le fait de seulement nommer le personnage indique son destin ou sa fonction, dans la mesure où le lecteur a les connaissances pour interpréter correctement la référence. Par exemple, l’une des amazones se nomme « Jeanne-Sol » et écœure (littéralement) Margot, aux prises avec de constantes nausées, ce qui n’est pas sans rappeler Jean-Sol Partre qui, dans L’Écume des jours, rédige un essai intitulé Le Vomi. D’ailleurs, dans le chapitre intitulé « Margot » se trouve une citation tirée du roman philosophique de Jean-Paul Sartre, La nausée. De la même manière, le personnage de Marie, l’une des révolutionnaires, transforme le mythe de la naissance de Jésus : elle découvre des ouvrages (interdits) sur la sexualité et se met à rêver de la rencontre avec un homme. L’Immaculée Conception biblique devient une conception maculée, qui appelle à la rencontre de l’Autre. Le choix même de mettre en scène des amazones va dans ce sens : non seulement celles-ci sont-elles des figures féminines qui incarnent toutefois certains traits associés à la virilité, mais le récit se déploie à partir de Tirésia, qui évoque évidemment le devin de Thèbes Tirésias, transformé en femme puis retransformé en homme. Choisir des figures mythiques incarnant à la fois des caractéristiques féminines et masculines favorise cette vision sociale égalitaire qui est souhaitée par la narratrice.

Mis sous le signe d’une forme inusitée de « science-fiction », le roman de Josée Marcotte réexamine d’une manière laconique, mais efficace, certains aspects des utopies féministes et ségrégationnistes.

 

 

Au moment de mettre sous presse: Catherine Bond est étudiante à la maîtrise en littératures de langue française à l’Université de Montréal. Son intérêt pour la science-fiction féministe n’a d’égal que son obsession pour l’œuvre romanesque de Victor Hugo. Elle s’intéresse également au vaste domaine de la science-fiction et à la vision de celle-ci dans la culture populaire. Son mémoire de maîtrise portera sur la figure de l’amazone et la construction de sociétés matriarcales en science-fiction, sujet inspiré par les romans Les Guérillères de Monique Wittig et Les Amazones de Josée Marcotte.

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