The Bull Calf

Reviews of Fiction, Poetry, and Literary Criticism

Chroniqes de Jérusalem de Guy Delisle
Compte-rendu critique de Claudine Gélinas-Faucher

Guy Delisle

Chroniques de Jérusalem. Éditions Delcourt, 2011.

333 p.

34,95 $

Après la parution de Shenzhen (2000), Pyongyang (2003), et Chroniques birmanes (2007), Guy Delisle nous livre Chroniques de Jérusalem, son récit de voyage en bande dessinée le plus captivant et le plus achevé à ce jour. Son approche, à mi-chemin entre le BD-reportage et l’album autobiographique, s’est toujours démarquée par sa candeur et son honnêteté, mais avec Chroniques de Jérusalem, Delisle démontre à quel point il a perfectionné l’art d’observer sans insister, de prendre position sans prêcher.

À l’image de Chroniques birmanes, Chroniques de Jérusalem offre une prémisse somme toute assez simple : Delisle suit sa conjointe Nadège, administratrice pour Médecins Sans Frontières, dans un pays dont il ignore à peu près tout. Cette fois, c’est à Jérusalem-Est que la famille s’installe, où Delisle s’occupe de leurs deux enfants et en profite pour faire des croquis lorsqu’il en a le temps. Il est le premier à l’admettre, il ne connaît rien du conflit israélo-palestinien. Mais c’est précisément cette ignorance qui fait de lui un observateur si habile, puisqu’il esquisse sans appuyer les contradictions les plus absurdes de cette ville, comme ces femmes musulmanes qui font leurs emplettes dans le supermarché d’une colonie parce qu’on y trouve plus de choix ou ces colons juifs qui vont au garage dans Jérusalem-Est parce que c’est « ouvert le samedi... et moins cher que dans leurs colonies » (207).

Le genre littéraire qu’a adopté Delisle se prête parfaitement à une réflexion sur le thème de l’espace et du mouvement, puisque c’est un médium à la fois spatial et temporel. Lorsqu’en discutant avec le restaurateur du coin, Delisle mentionne que sa compagne travaille pour Médecins Sans Frontières, l’homme lui répond, « il y a toujours des frontières! » (29). Ces frontières, Delisle les intègre dans ses histoires comme dans ses illustrations. Le mur de séparation en ciment, impressionnant et inhumain, occupe donc une place importante dans ses représentations de la Cisjordanie, plutôt que le mur moins imposant mais plus fréquent des barbelés. Parallèlement, les illustrations de grands espaces vides qui remplissent parfois jusqu’à une demi-page alternent avec des cases qui semblent constamment obstruées par une surabondance de détails et de texte. La lectrice est ainsi amenée à prendre conscience des frontières qui barrent la route de sa lecture, puisqu’elle peut d’un coup d’oeil traverser de larges espaces sur la page pour ensuite être immobilisée brusquement.

L’oeuvre de Delisle met aussi de l’avant de façon thématique l’impasse sociale et physique dans laquelle se trouvent les Palestiniens, que ce soit les Bédouins qui se voient couper l’accès aux routes du désert ou les jeunes animateurs de Ramallah, pour qui il est plus facile d’aller à Londres que de se rendre à trois kilomètres de la ville (100). Cette immobilité met en relief la mobilité dont jouit Delisle de par sa citoyenneté canadienne et ses affiliations sporadiques avec différentes ONG, une mobilité qui lui permet d’emprunter des autoroutes réservées aux Israéliens et même de « doubler tout le monde » aux « checkpoints » (230). Pourtant, plus le récit avance, plus Delisle est lui aussi bloqué dans ses déplacements. Les sites religieux d’intérêt tels que le Saint-Sépulcre et l’esplanade des Mosquées lui sont interdits de façon répétitive. Par la suite, il passe le plus clair de son temps dans le trafic après avoir acheté une voiture. On sent que la sclérose qui empêche le conflit d’avancer et les Palestiniens de circuler librement finit par le gagner aussi, puisque les barrières de Jérusalem sont sociales autant que matérielles. Ces mêmes barrières lui feront finalement s’exclamer : « c’était plus facile d’entrer en Corée du Nord! » (320). Les courts séjours de Delisle en Scandinavie et à Rome deviennent également des épreuves psychologiques lorsqu’à son retour au pays, il est questionné, fouillé et forcé de passer de longs moments à attendre, un processus frustrant qui se fait l’écho des innombrables « checkpoints » de Jérusalem et des environs. Ainsi, au fur et à mesure que l’année progresse, Delisle prend de plus en plus position pour les Palestiniens et démontre une sensibilité accrue à leur situation.

Cette prise de position jette à son tour une lumière sur les enjeux spatiaux du conflit israélo-palestinien et sur l’importance qu’y prend l’occupation de l’espace. Nulle part la complexité de cet enjeu est-elle aussi bien exprimée qu’à travers les amis de Delisle, Charlotte et André. Ce dernier, un Arabe chrétien, ne voit aucune contradiction inhérente à habiter l’une des colonies juives qui grugent peu à peu le territoire palestinien, du moment que les logements y sont moins chers : « en tant qu’Arabe israélien, je me sens tout à fait dans mon droit d’habiter où je veux, d’un côté comme de l’autre de la ligne verte » (199). Ainsi, pour la plupart des gens que rencontre Delisle, les motivations économiques ont préséance sur les motivations idéologiques. En parlant du nombre croissant d’Arabes qui s’installent dans la colonie de Pisgat Ze’ev, André lance même à la blague que « d’une certaine façon, on est en train de recoloniser les colonies! Ha Ha! » (199). Dans un roman graphique dont l’une des dernières cases illustre un colon juif qui se tient debout sur une maison de laquelle viennent d’être expulsés les propriétaires palestiniens en criant « It’s my house now! » (333), les remarques d’André ne sont pas relayées aussi innocemment que pourrait le faire croire la simplicité du dessin de Delisle. Soulignant par la forme et le contenu l’importance d’occuper l’espace dans un espace occupé, l’oeuvre de Delisle devient donc plus politisée au fil du récit. C’est peut-être cette prise de position plus claire, qui évite toutefois tout dogmatisme, qui a fait de Chroniques de Jérusalem un succès populaire et critique.

 

 

Au moment de mettre sous presse: Claudine Gélinas-Faucher is a PhD student at McGill University. She is also an associate editor for The Bull Calf: Reviews of Fiction, Poetry, and Literary Criticism. Her current research focuses on the emergence of Montreal-based literary and artistic societies at the turn of the twentieth century.  

 

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