The Bull Calf

Reviews of Fiction, Poetry, and Literary Criticism

Coma de François Gilbert

Compte-rendu critique de Catherine Groleau

François Gilbert

Coma. Leméac, 2012.

120 p.

16,95 $

François Gilbert publie avec Coma son premier roman à ce jour. Première publication certes, mais qui se voit précédée de plusieurs manuscrits enfouis au creux de ses tiroirs et surtout d'un mémoire-création, déposé en 2008, où s'élabore déjà le synopsis de Coma et la démarche artistique de ce que sera l'écriture de Gilbert. 

Petit roman, mais d'une très grande densité, Coma nous présente, à la première personne, le récit de Satô Kikuchi, un jeune homme d'origine japonaise. Dès les premières lignes, une tension s'instaure qui ne sera jamais relâchée : « À Shanghai, j'habitais un hôtel dans lequel je prenais tous mes repas. Le personnel me connaissait par mon nom et nous nous étions lentement permis d'estomper la froideur qui entourait nos rapports sans jamais cesser pourtant de nous traiter avec respect » (5). Le ton est trop calculé, trop poli, trop appliqué. Nous faisons simplement et littéralement immersion dans un ailleurs, l'Asie. Loin des clichés ou d'un orientalisme déplacé, ce sont la politesse, la réserve, la retenu et les apparences de l'écriture qui traduisent le mieux le décor dans lequel se campe l'histoire. 

Nous rencontrons d'abord un premier visage de Sâto Kikuchi. Celui de l'homme qui se réfugie depuis près d'un an en Chine, dans un hôtel de Shanghai, où son quotidien est régi méticuleusement au rythme froid et artificiel de ses conversations avec les employés de l'hôtel : « Je chéris encore ces journées qui se sont déroulées dans un ordre imperturbable. Lever, toilette, rangement, petit déjeuner, puis lente lecture des journaux jusqu'au moment où, dans la période creuse entre le check out et l'affluence des touristes en fin d'après-midi, Ya Jun venait discuter avec moi » (6). Puis le soir, Hong, le cuisinier vient le rejoindre pour « son cours d'échecs » (7). Chaque geste, chaque sourire, chaque cigarette respecte un ordre précis d'apparition. Mais la narration au passé laisse présager de la précarité de cette existence trop fausse pour durer. Ainsi, « un dimanche de fin d'automne » (7), une dame venue du Japon le demande à la réception de l'hôtel. L'intrusion de cette partie de sa vie qu'il s'était attardé à faire disparaître dans l'élaboration minutieuse de sa nouvelle existence en Chine nous fait accéder à un Sâto Kikuchi autre. Celui qui cache un passé trouble, des souvenirs douloureux. 

La nouvelle venue, Madame Watanabe, vient quérir Kikuchi, convaincue qu'il parviendra à réveiller sa fille Ayako aux prises d'un coma depuis près d'un an. Ayako. Ce seul prénom replonge Kikuchi dans les événements entourant sa fuite du Japon. Pendant une traversée en bateau, Ayako, sa copine d'alors, lui enfonce un crayon dans l'oeil gauche avant de se jeter par-dessus bord. « [L]e fantôme d'Ayako » (17) revient donc, mais prisonnière d'un coma. Les dernières traces de son existence persistent dans l'affrontement des souvenirs de Kikuchi et de Madame Watanabe, souvenirs qui, dans un même mouvement, perdent leur sens devant le corps inerte d'Ayako. Le coma met en place cette dialectique du souvenir qui dévoile de biais la dualité des identités, un thème fort du roman. Madame Watanabe l'exprime bien : « Peut-être qu'à deux, nous parviendrons à la comprendre » (22). Mais Madame Watanabe elle-même oscille entre deux visages : celui de la mère éplorée s'acharnant dans l'espoir de retrouver sa fille, et celui d'une Madame Makino, à qui elle prête le relais des visites à l'hôpital, un personnage qu’elle a créé de toute pièce et qu'elle incarne en changeant de costume, comme au théâtre : « Elle avait acheté de la teinture à cheveux et du vernis à ongles. Elle avait consacré ses soirées à devenir cette femme forte, à lui inventer un mari, des passions, feuilletant des revues, des romans, à la recherche d'inspiration » (39). 

Au coeur de cette mise en scène, Sâto Kikuchi se voit attribuer le rôle du héros, celui qui, tel un prince charmant, parviendra à tirer Ayako du coma. Mais cette tentative, comme bien d'autres, est vouée à l'échec. Ce qui subsiste d'Ayako et du Japon est finalement, pour Kikuchi, la problématique profonde de son identité. Il peine à être qui il est, il l'ignore même. De retour en Chine, après avoir définitivement rompu avec Ayako, son seul refuge reste le leurre : « Face au miroir du corridor, pendant que je replaçais une mèche de mes cheveux, tout ce qui chez moi m'avait paru naturel semblait maintenant résulter d'un calcul savamment élaboré [...] mon masque se révéla d'une lourdeur accablante » (96). 

Gilbert fait donc une entrée remarquable en littérature avec la publication d'un premier roman d'une très belle complexité et présentant une étonnante maturité. La force de son écriture est de parvenir à évoquer tout un monde par une narration très dense où les ellipses sont chargées de signification et où le détail insignifiant s'avère profondément révélateur. Coma est un roman brillant dont l'articulation étroite de la forme et de la fiction traite de façon exemplaire de la question de l'identité et de ses travestissements. 

 

 

Au moment de mettre sous presse: Catherine Groleau est étudiante à la maîtrise en littérature africaine francophone à l’Université Laval. Ses recherches portent sur l’hybridité textuelle et discursive d’auteurs africains contemporains. Elle est également collaboratrice pour la section Littérature de La Bible urbaine.

 

 

 

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