The Bull Calf

Reviews of Fiction, Poetry, and Literary Criticism

Oss de Audrée Wilhelmy

Compte-rendu critique de Gabrielle Roy-Chevarier

Audrée Wilhelmy

Oss. Leméac, 2011.

76 p.

11,95 $

Le village d’Oss est un lieu dont on ne s’échappe pas. Placé au centre du monde fantasmagorique et cauchemardesque d’Audrée Wilhelmy, Oss est en réalité un personnage à part entière dans ce conte déroutant et cruel: étalant ses odeurs de pourritures et de varech auxquelles « quoi qu’on en dise, on ne s’habitue pas » (53), le village d’Oss fait partout sentir sa présence, jusque dans la chair de ses habitants qui, à leur tour, suivent aveuglément leurs instincts et désirs, incapables de secouer les chaînes qui les lient à cet endroit qu’ils détestent tous. Oss est en fait un lieu de torture : son armée d’insectes, cachée la nuit au « fond de la gorge des enfants qui se réveillent au matin en toussant des mouches noires » (17-18) n’attend que le jour pour venir s’agglutiner sur les blessures des baleines échouées sur la grève. 

À première vue, pourtant, l’ombre impitoyable de ce lieu vivant semble ne servir que d’arrière-plan aux tribulations des villageois, qui pensent et agissent comme s’ils étaient maîtres de leurs actions. L’illusion ainsi créée, on voit la jeune Noé, Rameau, le prêcheur Lô et même la défunte Grumme avancer en circuit fermé, prisonniers d’un récit qui, oscillant entre présent et passé, les maintient englués dans le lieu qui les a vus apparaître : Oss. Même lorsque Noé, surnommée La Petite, quitte ce village sordide pour aller fouler des sols plus accueillants, chaque halte, chaque nouvelle rencontre ne se présente étrangement pas comme une invitation à l’aventure, mais au contraire comme le moyen de faire ressurgir avec plus de force la violence de sa vie passée à Oss. Victime consentante de ses tuteurs dont elle a encouragé le sadisme, Noé apparaît, au fil de ce récit qui avance en reculant, comme la créature d’un monde qu’elle ne quitte jamais vraiment. Son indifférence, son détachement, sa pureté enfantine ne sont qu’un moyen de déjouer les attentes du lecteur crédule qui, tout au long de ce conte morbide, espère encore que le Petit Chaperon Rouge échappe au grand méchant Loup (ou du moins veuille lui échapper!). Or, l’identité même de ce grand méchant Loup reste suspecte: est-il le prêcheur Lô ou bien Rameau, le prétendant bafoué de Noé, qui la poursuit jusque dans l’inquiétante forêt de toilettes publiques « voyageuses » où l’on croit la voir trouver refuge? Peut-être ce grand méchant Loup est-il tout simplement cette force latente qui habite le village d’Oss, sorte d’esprit maléfique qui pervertit l’âme de ses habitants, chacun remplissant en temps voulu le rôle pour lequel il était destiné?

La force de ce conte d’Audrée Wilhelmy réside dans l’énigmatique circularité du récit, qui déconstruit les topiques d’une intrigue traditionnelle. Bifurquant toujours là où l’on s’y attend le moins, ce récit se présente comme un jeu intelligent qui met en branle les attentes du lecteur. La psychologie (ou plutôt l’absence de psychologie) des personnages appelle alors à compenser, par l’imagination, les cruautés d’un texte qui fait subir à son héroïne les pires maux sans même offrir au lecteur la liberté de la plaindre. Cette cruauté laisse aux personnages, surtout Noé, leur part de mystère mais en fait également des personnages irrémédiablement « plats ». N’évoluant pas, n’ayant aucune aspérité contre laquelle le monde trop fermé d’Oss puisse venir s’éroder, les personnages finissent par s’effacer au profit du lieu, plus humain et plus complet qu’eux.

Cet aplatissement des personnages au profit de leur « contexte », à la fois qualité et point faible du récit, est accentué par la surcharge des descriptions sensorielles. À la façon d’un Patrick Süskind dans Le Parfum, Audrée Wilhelmy montre ses personnages à travers une enveloppe d’odeurs, de sensations de peau collante ou de goût de pommes sucrées qui résume entièrement l’être à un moment précis de son aventure. Nulle émotion ne vient jamais pervertir la communion sensorielle que les personnages entretiennent avec leur environnement: le voile sous lequel transparaissent instincts et désirs dérobe ainsi sans cesse le « cœur » du personnage aux regards indiscrets. On ne saurait donc parler ici d’un roman, comme d’autres l’ont fait; ces êtres d’extériorité que sont tous les personnages d’Oss sont bien les créatures d’un conte, car ils s’évaporent, comme Noé dans la toilette où l’a abandonnée Rameau, dès que l’on détourne le regard.

Oss n’est cependant pas un conte ordinaire ou, plutôt, n’est pas qu’un conte. Audrée Wilhelmy réussit, à travers ce petit livre, le double exploit de créer un univers envoûtant et d’en montrer les rouages: son écriture simple, efficace et parfaitement maîtrisée transporte d’un souffle le lecteur à la suite de Noé et de ses nombreux prédateurs.

 

 

Au moment de mettre sous presse: Gabrielle Roy-Chevarier est doctorante au Département de langue et littérature françaises de McGill, où elle a aussi complété sa maîtrise. Amoureuse de Marcel Proust et de Franz Schubert, elle rédige une thèse sur le premier bercée par la musique du second.  

 

 

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